22 septembre 2007

D’un football de classe à un football de race

Le football est un sport universel qui touche toutes les classes sociales. Car contrairement à ce que l’imaginaire collectif laisse entendre, le football n’a pas été inventé par les couches sociales défavorisées anglaises. Non, bien au contraire. Ce sport que l’on nommait autrefois le « Dribbling Game » fut inventé dans le milieu du XIXème siècle par des élèves de grands collèges bourgeois anglais (les fameuses public schools), et ne fut exporté aux classes populaires que beaucoup plus tard, après la révolution industrielle. C’est à ce moment là que le football, tel qu’on le connaît aujourd’hui, est véritablement né. Il se développe en fonction des affinités sociales, mais les premiers grands clubs anglais seront exclusivement composés d’ouvriers. Manchester United, Liverpool, Sheffield sont autant de citées industrielles extrêmement pauvres dont le football sera l’unique éclat.

Dès lors, il s’exporte en France, mais se développe là encore en fonction des affinités sociales. Des équipes ouvrières se forment et se confrontent aux patrons, aux bourgeois voisins. L’exemple le plus parlant est celui du Racing Club de Lens, club de mineurs relativement pauvre qui jouait chaque week end contre les équipes voisines lilloises, composées des propriétaires, des patrons.

A chaque fois, il était prévu que le patronnât l’emporte contre leurs ouvriers au terme d’un match qui laisserait clairement apparaître la supériorité bourgeoise, de façon à respecter la hiérarchie sociale. Un affront pour les Lensois dont la seule possibilité de révolte, de vengeance se faisait par le sport. Soyez certain qu’un combat âpre et sans merci se déroulait chaque week-end sur les terrains du Nord entre le club de prolétaires voulant à tout prix battre le patron et celui des patrons ne souhaitant pas perdre la face. Cette rivalité sportive s’est perpétuée et perdure encore aujourd’hui, si bien que les clichés restent tenaces. L’image du lensois, pauvre, alcoolique et mangeant des frites (« Sang et Or comme dents jaunes et nez rouge » vont même jusqu'à dire les plus mauvaises langues) contraste avec l’image du « bobo » lillois, riche, urbain, cultivé et raffiné. Alors lorsque des banderoles du type « Bienvenue aux analphabètes », « Ce soir, le coup de grisou c'est nous ! » ou « Le tiers monde à 30 kilomètres de l'Europe » fleurissent dans les travées du Stade Bollaert à l’initiative de certains supporters lillois, c’est un siècle entier d’histoire et de conflits sociaux qui resurgit entre deux populations certes proche géographiquement mais si éloignées culturellement. Le même cas de figure est aussi visible dans la région Rhône-Alpes entre les patrons lyonnais et les prolétaires stéphanois. La rivalité sportive actuelle tant là encore à opposer ces deux clubs. D’un coté la cité minière stéphanoise au passé sportif si glorieux, et de l’autre, la « Ville Lumière », la « capitale des Gaules » dont le club, sextuple champion de France peine a susciter la passion, y compris sur le plan local.

Vous l’avez bien compris, au début du siècle, le football était une histoire de classe sociale et le lien entre le football et la société industrielle était très étroit. Les clubs se formaient avant tout selon des regroupements sociaux et corporatifs. Le Gazelec Ajaccio par exemple était le club de l’EDF corse, l’ASPTT, celui des postes et telecomunications, les Cheminots, ceux de la SNCF…

Mais depuis le début la fin des années 80, nous assistons à un changement radical du mode de création des clubs de football. Désormais, le regroupement se fait selon les origines religieuses ou ethniques. Le premier et probablement plus célèbre d’entre eux est l’ASOA Valence pour Association Sportive d’Origine Arménienne qui a été crée en 1920 par l’importante communauté arménienne valentinoise qui fuyait le génocide turc. Il est désormais habituel de voir fleurir dans nos villes des équipes de regroupements maghrébins (marocains de Meaux), trucs (turcs de Besançon), juifs (Maccabi de Créteil), africains (Maliens de Bobigny), portugais (Saint-Maur Lusitanos), antillais (antillais de Creil)… En mai dernier, la « Coupe d’Afrique des Banlieues » mettait en prise 16 équipes représentant à la fois un quartier d’Ile de France et un pays d’Afrique. Si le but affiché était de favoriser l’insertion sociale par le sport, le risque de repli communautaire reste dangereux, notamment dans ce cas présent ou un double repli (par quartier et par pays d’origine) est à craindre.

Mais le constat ne vaut pas uniquement pour les communautés ethniques et religieuses. L’IGLFA (International Gay and Lesbian Football Association) a organisé dernièrement la « Coupe du Monde de Football Gay », au Danemark. Dans ce cas de figure, le football perd toute sa vertu universelle et son objectif d’intégration de chacun, de socialisation par le sport en établissant le lien entre différentes cultures, langues et religions. A ce rythme là, nous verrons bientôt apparaître les « Blonds de Bobigny », les « Boutonneux de Dunkerque » ou les « Végétariens de Cergy ». Un communautarisme à outrance devient ridicule.

L’important n’est pas ici de condamner mais de comprendre ce processus qui a totalement modifié la conception sociale du football. Il semblerait que la montée des actes racistes, antisémites, homophobes dans le football aient pour conséquence d’entraîner une montée du communautarisme de joueurs qui se replient dans des clubs communautaires après avoir subi, ailleurs, insultes et menaces physiques.

Dans le même temps, le clivage politique est passé d’un clivage de classe à un clivage de race. Une évolution symbolisée par l’effondrement du Parti Communiste qui prônait une fracture selon le rang social. Mais une évolution caractérisée aussi par la montée en puissance du Front National, un parti qui perçoit la rupture selon l’origine ethnique et religieuse des individus. Alors si le football n’était que le reflet de l’évolution politique d’un monde désormais divisé selon les ethnies ? A quand une Ligue 1 mettant en compétition non plus des villes mais des groupes ethniques ? Pour ma part, j’espère ne plus être là pour le voir…

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Sources :

- Yvan Gastaut, Stéphane Mourlane : « Le football dans nos sociétés, une culture populaire, 1914-1998 »

- http://www.storyfoot.com 

- www.licra.org/story/pdf/paragraph_67_1.pdf 

Posté par maxime1984 à 20:06 - - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur D’un football de classe à un football de race

    Très intéressant McSim. Merci pour l'article !

    Posté par Arno PE, 01 octobre 2007 à 22:58 | | Répondre
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